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Une semaine pas très spéciale à Diyarbakir

Une semaine pas très spéciale à Diyarbakir

C’est un dur métier d’être défenseur.e des droits ou avocat.e à Diyarbakir.

Pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, Diyarbakir est une ville mésopotamienne dont le quartier antique avait été intégré dans l’inventaire du patrimoine culturel mondial avant d’être rasé et carrément bombardé en 2015 par les chars de l’armée et les escadrons spéciaux de la gendarmerie dans le cadre d’un énième nettoyage politique des militant.es kurdes.

Malgré une tradition littéraire composée de lamentations, de poèmes ainsi que de récits sur la répression et de la résistance depuis plus d’un siècle, le-la Diyarbakiriote, de nos jours, ne parle plus de ses sacrifices.

Diyarbakir est la ville martyre par excellence où l’emprisonnement en masse et les exécutions collectives sont devenus tragiquement si banals et si quotidiens que, depuis 1925, la date à laquelle 53 révoltés ont été pendus sur la place centrale, ses citoyen.nes aujourd’hui ne s’en plaignent même pas.

Ce n’est pas par fatalisme mais par réalisme stoïque qu’ils/elles résistent silencieusement. Ce n’est pas parce que la langue kurde n’est toujours pas reconnue officiellement, mais parce que la parole n’a plus la force de s’exprimer depuis des années qu’ils-elles ont la bouche cousue.

Une ville qui a la bouche cousue, qui n’a pas de langue, mais qui crie.

Cris de chant du cygne peut-être.

Combien de rapports sur les violations des droits humains, combien de délégations européennes qui y visitent et qui dénoncent… Les manifestant.es qui se font tirer dessus, les jeunes exécuté.es dans la rue… Une prison en plein cœur du quartier le plus peuplé de la ville…

Une ville qui vote et élit ses maires. Quelques mois après, l’Etat les destitue et les emprisonne. Une ville qui élit ses conseillères au parlement. On les emprisonne. Une ville qui élit ses membres aux conseils municipaux. Le ministère compétent prive les conseiller.es élu.es de leurs fonctions. Après quatre années, une fois qu’on les réélit pour une nouvelle législature, les destitutions, puis les emprisonnements recommencent.

Dans cette partie de la Terre, il n’y a de justice ni pour les exécuté.es ni pour les survivant.es qui se battent pour leurs droits. Les Kurdes ainsi condamné.es, torturé.es, jugé.es pour avoir exprimé leurs pensées sont également dépossédé.e.s de leur nature, de leur histoire, de leur culture et de la santé publique. Un médecin diyarbakiriote n’avait-il pas dit que la guerre était un problème de santé publique ?  La vie n’est pas facile pour les défenseurs des droits qui sont contre la guerre.

La semaine du 20 au 28 novembre, 10 avocats sont jugés pour une déclaration qu’ils/elles avaient publiée le 24 avril 2017 à l’occasion de l’anniversaire du génocide arménien.

A Diyarbakir, la guerre, le génocide, le Kurdistan, les enfants qui meurent, la répression coloniale, tout cela n’existe pas !  Mais parler de ce qui n’existe pas équivaut à la trahison. La trahison, la patrie, la force du turc que les escadrons écrivent sur les murs, tout cela existe en tout bain de sang.   

Au cours de cette même semaine, l’audience sur l’exécution du jeune manifestant kurde Kemal Kurkut a eu lieu. Cette semaine, le droit s’est effondré ad nihilum encore une fois avec l’acquittement de la police qui l’a tué publiquement au début d’une manifestation à Diyarbakir.

Le 20 novembre, nous avons appris que les domiciles de nos consœurs et confrères avaient été saccagés à 5 heure du matin. 32 avocats qui passent toutes leurs journées dans leurs études ou au palais de justice « ont été appréhendé.es ».

Et ce médecin qui avait dit que la guerre est un problème de santé publique, membre du conseil de la ligue des médecins en Turquie (TTB) depuis Diyarbakir, le Dr. Seymus Gökalp, est pris comme otage le même jour par la justice turque.  

Tout comme les barreaux, la TTB est perçue par le gouvernement comme une association professionnelle plutôt inquiétante. Le partenaire raciste paramilitaire du pouvoir politique, le parti de l’action nationaliste (MHP) avait demandé ouvertement l’interdiction de la ligue des médecins, il y a dix jours. C’est probablement parce que la pandémie règne qu’ils ne peuvent pas tenter de fermer le TTB ou de mener une opération policière contre ses leaders, mais c’est ainsi qu’ils essaient d’intimider tous.tes les médecins et les défenseur.es des droits humains à travers leurs collègues kurdes.

À une époque où le régime laisser augurer une réforme juridique qui a irradié tant de rayonnes d’émotions les corridors du parlement européen.

Pendant la même semaine de novembre, un certain rambo turc déchu, Serkan Kurtulus, a décidé de s’exprimer. Cet enfant du pays était à la tête d’une organisation mafieuse à Izmir avant d’être recruté  par les services de renseignement (MIT) –parcours classique– pour les opérations contre les Kurdes.  Quand il a vu sa vie en danger, il s’est enfui en Argentine et y a été arrêté par Interpol.

Depuis l’Argentine (hélas quelle coïncidence tragique!), il a déclaré qu’il avait été envoyé en Syrie par le MIT et que son équipe était impliquée dans l’équipement en armes d’Al Nousra et de Daech. Il a dévoilé les noms des membres du parti au pouvoir l’encourageant à tuer les personnes visées.

Deux jours plus tard, un tueur à gages qui s’est rendu aux services des renseignements autrichiens à Vienne a avoué que le MIT l’avait chargé d’assassiner la députée kurde du parti des Verts, Berivan Aslan.

Enfin, Nuri Gökhan, qui avait servi comme capitaine dans les forces spéciales, a choisi le site d’information ukrainienne, Strana, comme tribune pour expliquer son rôle dans le transfert des armes pour le compte de la Turquie, depuis l’Asie centrale vers la Syrie, via le MIT. Il a partagé des vidéos montrant de l’argent du Qatar et des armes destinées à la Syrie.

C’est comme ça que le génocide des kurdes yézidis à Shengal (Kurdistan Irakien), et l’exode forcé à Afrin et les massacres des jeunes kurdes ont été organisés.

Tahir Elçi, le bâtonnier kurde a été tué à Diyarbakır Sur en 2015. Le 28 novembre était l’anniversaire de sa mort. Des hommages européens, des partages sur les réseaux sociaux, des confessions de membres des escadrons de la mort, des menaces de chefs de bande racistes, tout le monde parle, mais le peuple à Diyarbakir se mure dans un silence douloureux.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, annonçait cette semaine à ses partenaires européens : “J’attends de vous que vous admettiez les erreurs commises par l’UE et que vous voyiez  la valeur que l’adhésion de la Turquie apportera à l’Union”. Pourquoi le régime turc ne serait-il pas un bien assorti pour l’Union européenne à côté des nationalistes et racistes de tout bord ?  

Nous sommes des défenseur.es des droits humains, mais nous ne sommes pas naïf.ves. Nous sommes conscients qu’il existe une marge de tolérance assez large en faveur du régime turc tant que celui-là collabore à une filtration maximale des immigré.es vers la forteresse européenne et pour autant que le commerce soit fructueux.

Mais sachez que si les kurdes de Diyarbakir se taisent s’agissant des violences dont ils.elles sont victimes, ils-elles ne parlent pas non plus de la paix.

Quand nous avons enterré notre confrère nous lui avons dit : “Tahir, em te ji bîr nakin!” (Tahir, nous ne t’oublierons pas). Aujourd’hui, nous disons que nous n’oublierons pas non plus le silence qui tue!